Carnets indépendants du patrimoine beauceron • Eure-et-Loir & Loiret • Autour d'Orgères-en-Beauce

Traverser la Beauce à vélo ou à pied : le vent, les clochers et le val de Conie

Sur la carte, une étape en Beauce a l'air d'une journée de repos. Pas une côte, un dénivelé ridicule, et des routes si droites qu'on voit les voitures arriver de très loin. Il suffit de quelques kilomètres en selle ou sac au dos pour s'apercevoir que ce n'est pas si simple.

Le piège du plat : le vent et la flèche qui recule

Un jour, sur la place d'Orgères, un cycliste parti d'Orléans le matin même nous a résumé sa journée en un mot : « le vent ». Il n'y a rien pour l'arrêter ici, ni haie ni bosquet. Avec un bon vent d'ouest de face, une ligne droite de vingt kilomètres devient une montée sans fin. On descend les vitesses une à une, on finit par s'arrêter pour vérifier que le frein ne frotte pas, et il ne frotte pas. Les jours où le vent pousse dans le dos, en revanche, on traverse trois villages presque sans pédaler, avec le bruit sec des blés qui ondulent de chaque côté.

L'autre surprise, ce sont les flèches de la cathédrale de Chartres. Dès qu'on approche par le sud, on les aperçoit au loin, posées sur la ligne des champs comme les mâts d'un bateau. On roule, on marche, et pendant des heures elles ne semblent pas se rapprocher. Parfois même, un pli du terrain qu'on n'avait pas remarqué les fait disparaître, puis elles ressurgissent au carrefour suivant. On finit par ne plus les regarder, pour ne pas se décourager.

Charles Péguy a connu ça. En juin 1912, il a fait à pied la route de Palaiseau à Chartres, en trois jours, pour tenir un vœu fait au chevet de son fils, tombé gravement malade. On parle d'environ cent quarante kilomètres, même si les comptes varient. Il en a tiré la Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres, où il décrit « l'océan des blés » et cette flèche qu'on voit venir de très loin. Un chemin balisé suit aujourd'hui ses pas, pour ceux qui veulent le refaire.

D'Orléans à Bonneval par les petites routes

Pour éviter la grande route de Chartres et ses camions, le mieux est de partir de la gare de Fleury-les-Aubrais, juste au nord d'Orléans. On traverse Saran, et après Gidy, la ville lâche prise d'un coup : la campagne s'ouvre, et la petite route file de clocher en clocher, du Loiret vers l'Eure-et-Loir. De temps en temps, une grande ferme isolée apparaît au bout de son allée d'arbres.

Un peu avant Orgères, il faut faire le détour par Loigny-la-Bataille. Le 2 décembre 1870, par un froid terrible, les zouaves pontificaux du général de Sonis y ont chargé à découvert à travers les champs gelés, vers un petit bois qu'on appelle depuis le bois des Zouaves. Il en reste une église reconstruite après la bataille, avec un ossuaire dans la crypte, et un petit musée. On en ressort un peu plus silencieux qu'on n'y est entré. Orgères et la Maison de la Beauce ne sont qu'à quelques minutes.

À partir d'Orgères, plutôt que de foncer tout droit vers le nord, on peut suivre en partie les boucles balisées autour du village, notamment celle du Val de Conie, qui part vers l'ouest le long de la rivière. Le paysage change tout de suite. La route tourne enfin, passe à l'ombre des peupliers et des saules, longe les roselières. À Nottonville, il faut se mettre sur la pointe des pieds pour apercevoir, derrière de hauts murs, l'abbaye du Bois, un ancien prieuré dont la grange aux moines est toujours debout. Le cycliste de touteslatitudes propose un tracé d'Orléans à Chartres par les petites routes, soit environ soixante-dix kilomètres jusqu'à Bonneval.

Bonneval est une petite ville entourée d'eau, où le Loir se divise en canaux autour des vieux lavoirs. On y rejoint l'itinéraire balisé de Saint-Jacques à vélo, qui remonte vers le nord. On passe par Illiers-Combray, où Proust passait ses vacances d'enfant, et on peut visiter la maison de « tante Léonie ». C'est là que le paysage change encore : les pommiers du Perche commencent à se mêler aux blés. Ensuite, il ne reste plus qu'à rouler vers les flèches, qui cette fois finissent bien par grandir.

Tronçon Distance Villages traversés À voir en chemin
1. Fleury-les-Aubrais → Orgères ~ 32 km Saran, Gidy, Huêtre, Sougy, Terminiers, Loigny. L'église et le musée de Loigny, la Maison de la Beauce à Orgères.
2. Orgères → Bonneval (par la Conie) ~ 38 km Courbehaye, Nottonville, Varize. La vallée de la Conie, l'abbaye du Bois, les canaux de Bonneval.
3. Bonneval → Chartres ~ 55 km Saumeray, Illiers-Combray. La maison de tante Léonie, puis la Véloscénie jusqu'à Chartres.

Où dormir et quand partir

Le meilleur moment, c'est la fin du printemps. Fin juin, les blés commencent à blondir et ondulent sous le vent, juste avant la moisson. Septembre et octobre sont beaux aussi, quand la lumière rasante dore les chaumes et que la chaleur est tombée. En plein été, mieux vaut partir tôt, avec deux gourdes pleines. Entre deux villages, on peut rouler longtemps sans trouver un arbre pour se mettre à l'ombre ni un robinet. À pied, le GR 655, l'un des chemins vers Saint-Jacques, ne couvre qu'une partie du trajet : il relie Chartres à Bonneval par Illiers-Combray. Pour le reste, il faut composer avec les petites routes et les chemins de terre.

Les hôtels sont rares en dehors des villes. On en trouve à Bonneval, à Châteaudun, et à Artenay, un peu à l'écart vers l'autoroute. Le plus simple est de réserver à l'avance une chambre d'hôtes ou un gîte dans une ancienne ferme, par exemple via les Gîtes de France du Loiret pour le début du parcours, ou leur équivalent en Eure-et-Loir pour la suite. Les vélos dorment souvent dans une ancienne grange, au frais derrière des murs épais, et c'est toujours un plaisir d'y entrer après une journée au soleil.

La marche en plaine a ses fidèles. Ils aiment le pas régulier, le silence, et les chemins blancs si larges qu'on peut y marcher à deux ou trois de front, en parlant, sans regarder ses pieds. D'autres, après une journée de ligne droite, rêvent de falaises ou de sentiers de crête. Pour ceux-là, il existe une belle sélection des plus belles randonnées de France.

Dans ces villages longtemps loin de tout, on se soignait autrefois avec ce qu'on avait sous la main, en attendant le médecin. La Maison de la Beauce avait consacré une exposition à cette médecine de campagne, avec quelques conseils pour voyager léger et savoir quoi glisser dans sa trousse avant de partir sur les routes de la plaine.