Voyage archéologique au cœur du Loiret et de la Beauce à travers les âges
En hiver, quand on longe un champ fraîchement labouré entre Orgères-en-Beauce, Artenay et Pithiviers, il suffit de baisser les yeux. Dans la terre brune, on voit parfois briller un éclat de silex, ou un tesson gris qui n'a rien d'un caillou. En 2017 et 2018, la Maison de la Beauce a consacré deux expositions à ce monde enfoui juste sous le soc des charrues. La première s'appelait « La Beauce à travers les âges ». La seconde, « Voyage archéologique au cœur du Loiret », venait d'ailleurs et ne s'est arrêtée à Orgères que le temps d'un hiver.
Y avait-il de la forêt en Beauce ? Ce que montrent les fouilles
Le jour où j'y suis passé, une dame devant moi a posé la question à voix haute, en entrant à la Maison de la Beauce, à Orgères : est-ce que la plaine a toujours été ce grand tapis de céréales sans un arbre ? L'exposition La Beauce à travers les âges, présentée de février 2017 à l'été 2018, était justement construite autour de ce genre de questions. Y avait-il de la forêt avant ? Les champs étaient-ils entourés de haies ? Y avait-il des moutons au Moyen Âge ? Pour y répondre, la Maison s'était entourée d'archéologues, d'experts et de professeurs. Elle avait aussi prévu de quoi occuper les enfants : des quiz, des boîtes à toucher, un bac de fouilles où l'on dégageait des tessons au pinceau, et des « céramo-puzzles » qui donnaient une petite idée de la patience des céramologues.
Il y a sept mille ans environ, les premiers agriculteurs arrivent sur le plateau. Le paysage n'est pas une forêt épaisse, plutôt une mosaïque de chênaies claires et de clairières. On abat les arbres à la hache de pierre polie et par le feu pour semer de l'amidonnier et de l'engrain, les ancêtres rustiques de notre blé. Leurs descendants, bien des siècles plus tard, dressent les dolmens qu'on voit encore autour de la vallée de la Conie : la Pierre Godon à Tillay-le-Péneux, ou le Palet de Gargantua à Nottonville, posé au bord d'un champ près de la ferme de la Brosse. Rien n'est balisé en grand, il faut un peu chercher.
On croit souvent que ce sont les moines du Moyen Âge qui ont ouvert la plaine. Elle l'était déjà en bonne partie bien avant eux. À l'âge du Fer puis à l'époque gallo-romaine, le pays des Carnutes est largement déboisé et quadrillé de grandes exploitations, les villae, qui ravitaillent Orléans (Cenabum) et Chartres (Autricum). On repère ces fermes d'avion. Au printemps, les blés poussent plus haut et restent verts plus longtemps au-dessus des anciens fossés comblés de terre riche. Au-dessus des fondations de murs, ils jaunissent plus vite. Vu d'en haut, le plan d'une ferme vieille de deux mille ans se dessine dans un champ de blé moderne.
Voyage archéologique au cœur du Loiret : avant les routes, la truelle
En février 2018, pendant les vacances d'hiver, la Maison de la Beauce a accueilli une seconde exposition, plus courte : « Voyage archéologique au cœur du Loiret ». C'est une exposition itinérante, conçue par le Service d'archéologie préventive du département, qui présente des chantiers fouillés un peu partout dans le Loiret. Elle est restée à Orgères du 18 février au 8 avril, entrée gratuite. France 3 Centre-Val de Loire l'avait glissée dans ses idées de sorties et découvertes en famille, avec deux ateliers pour les enfants : un de peinture rupestre, et un « voyage archéologique » pour les six-douze ans. J'imagine assez bien les mains couvertes d'ocre à la sortie.
Il faut dire que le Loiret a de quoi raconter. Au début des années 2000, la construction de l'autoroute A19, cent kilomètres entre Artenay et Courtenay à travers la Beauce et le Gâtinais, a donné lieu à l'un des plus grands chantiers d'archéologie préventive de France. Depuis, chaque zone d'activités autour de Saran, d'Ingré ou de Pithiviers passe d'abord par les archéologues. Dans le calcaire et le limon de la plaine, ils trouvent souvent la même chose : des alignements de silos souterrains, gaulois ou médiévaux.
Le secret du silo en forme de poire
Bien avant les silos de béton qui bordent aujourd'hui les voies ferrées, les paysans de l'âge du Fer et du Moyen Âge gardaient leur grain sous terre. Ils creusaient dans le sol sec une fosse à peu près de la hauteur d'un homme, étroite au goulot comme une bouteille et ventrue à la base. On la remplissait de blé ou d'orge, puis on scellait l'ouverture avec un bouchon d'argile et de terre.
Le principe, tel qu'on l'explique d'habitude, est simple. Le grain continue de respirer. Contre la paroi humide, une partie germe et forme une croûte. L'oxygène s'épuise, le gaz carbonique monte, et les insectes et une bonne partie des moisissures finissent par ne plus y survivre. Combien de temps tenait la récolte ? Personne n'en sait trop rien. Depuis 2016, des archéologues de l'Inrap et des agronomes ont donc recreusé des silos dans le Midi, les ont remplis de vieilles variétés de blé, puis rouverts au bout d'un, deux ou trois ans. Le bilan de leur expérimentation sur l'ensilage souterrain est plus nuancé que la légende : des toxines de champignons s'accumulent dans le grain, mais on peut limiter les dégâts avec les moyens de l'époque. Une année, ils ont même fait du pain avec le grain sorti de terre, et l'ont mangé. Quand le silo était usé, il finissait en dépotoir. C'est là que les archéologues retrouvent, des siècles plus tard, les os des repas, les graines carbonisées et la vaisselle cassée.
| Période | Traces visibles en Beauce & Loiret | Ce que révèlent les fouilles |
|---|---|---|
| Néolithique (4500 – 2200 av. J.-C.) | Dolmens de la vallée de la Conie (Pierre Godon à Tillay-le-Péneux, Palet de Gargantua à Nottonville). | Premiers défrichements, haches en silex taillé et poli, culture de l'amidonnier. |
| Âge du Fer / Époque gauloise | Enclos agricoles repérés d'avion, hameaux des Carnutes vers Artenay et Pithiviers. | Silos à grains souterrains en forme de poire, ateliers de métallurgie et de tissage. |
| Époque gallo-romaine | Tronçons de voies anciennes entre Orléans et Chartres, fondations de grandes villae. | Culture du froment, caves maçonnées, céramiques sigillées et monnaies. |
| Moyen Âge (VIIIe – XVe s.) | Grange dîmière de Nottonville, églises romanes de bourg, mottes castrales. | Regroupement des villages autour des puits profonds, élevage ovin et assolement triennal. |
Des greniers souterrains de Beauce aux réserves du bout du monde
Mettre ses semences à l'abri sous la terre pour passer les mauvaises années, c'est une idée que beaucoup de peuples ont eue. En regardant la coupe d'un silo gaulois du Loiret, j'ai pensé à la réserve mondiale de semences de Longyearbyen, creusée dans le permafrost du Svalbard. L'échelle n'a rien à voir : le silo nourrissait une famille jusqu'à la récolte suivante, Svalbard garde des graines pour des siècles. Mais c'est un peu une cousine lointaine.
Fouiller l'histoire d'une plaine qu'on croyait banale donne souvent envie d'autres coins oubliés des cartes postales : un vallon d'Eure-et-Loir, les villages fortifiés du Caucase géorgien, les îles de l'Atlantique Nord. Si ces géographies-là vous attirent, ce grand dossier sur les 15 plus beaux endroits méconnus de la planète en fait le tour, du Svalbard aux hauts plateaux d'Éthiopie.
Et si vous préférez aller voir sur place, dès ce week-end, les dolmens de la Conie, l'ancienne abbaye de Nottonville et les vieux chemins entre le Loiret et l'Eure-et-Loir, reprenez notre itinéraire pour traverser la Beauce à vélo ou à pied, et notre page sur la médecine de campagne et la vie rurale d'autrefois. Une dernière chose : si vous tombez sur un silex ou un tesson au bord d'un labour, regardez-le, photographiez-le, et laissez-le où il est. Sorti de son champ, il ne raconte plus rien, et une découverte est en principe à déclarer à la mairie.