La médecine de campagne : des croyances populaires à la sacoche du docteur
Pendant un an, de septembre 2018 à septembre 2019, la Maison de la Beauce à Orgères a exposé des objets qui faisaient grimacer les visiteurs : clefs de Garengeot pour arracher les molaires, clystères, crachoirs. Dans mon souvenir, il y avait aussi un bocal à sangsues, mais je ne jurerais pas qu'il était dans la même vitrine. L'exposition s'appelait « La médecine de campagne, des croyances populaires à la médecine scientifique ». Elle racontait comment on se soignait dans les fermes du plateau aux XIXe et XXe siècles.
Quand on n'appelait le docteur qu'à la dernière extrémité
Une ferme beauceronne isolée au milieu du XIXe siècle, en hiver, c'était des chemins de terre défoncés par les charrettes et une boue calcaire qui collait aux roues. Faire venir le médecin du chef-lieu de canton coûtait cher. On payait le déplacement en plus de la visite, et on perdait une demi-journée de travail. Dans beaucoup de familles, on ne l'appelait que quand tout le reste avait échoué. Quand son cabriolet entrait dans la cour carrée, on y voyait souvent un mauvais présage plus qu'un secours.
Pour une entorse, une épaule démise en chargeant les sacs de blé ou un tour de reins pendant la moisson, on allait d'abord voir le rebouteux du village voisin. Chaque canton avait le sien, parfois le maréchal-ferrant, parfois un berger. Il remettait les articulations en place au toucher et connaissait deux ou trois prières pour « barrer » le feu d'une brûlure ou faire passer les verrues. Pour les naissances, c'était la matrone qui venait s'installer près de l'âtre avec ses linges chauffés, jusqu'à ce que les sages-femmes diplômées prennent peu à peu le relais.
La présentation de l'exposition, que l'Inrap a gardée en ligne, sur la médecine de campagne aux XIXe et XXe siècles, donne un chiffre qui laisse songeur. Jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe siècle, un Français vivait en moyenne vingt-cinq ans. Un siècle plus tard, c'était quarante-trois ans, parce que les famines et les épidémies s'espaçaient et que la médecine progressait. Ce chiffre trompe un peu : on ne mourait pas tous à vingt-cinq ans. Ce sont les tout-petits, morts en grand nombre, qui tiraient la moyenne vers le bas.
L'armoire aux simples et le « sang de rate »
Avant la boîte à pharmacie en bois accrochée au mur de la cuisine, les fermes avaient leur jardin de simples et leurs talus. En Beauce, les arbres sont rares, alors on cueillait ce qui poussait au pied des murs de calcaire, autour des mares et le long des chemins blancs. La mauve et le bouillon-blanc calmaient la toux. Le lait jaune orangé de la chélidoine brûlait les cors et les verrues. On allait chercher la reine-des-prés au bord de la Conie contre la fièvre, et on faisait sécher les fleurs de sureau ou de tilleul au grenier, sur de vieux draps.
La plaine avait aussi ses maladies à elle. Les éleveurs redoutaient surtout le « sang de rate », la maladie du charbon, qui ravageait les troupeaux de moutons. Zola lui donne ce nom dans La Terre, dont l'histoire se passe justement en Beauce. Certaines parcelles avaient la réputation d'être des « champs maudits » : les bêtes qui y pâturaient tombaient malades, année après année. En 1878, c'est le département d'Eure-et-Loir qui a appelé Louis Pasteur au secours. Il a installé son équipe dans une ferme de Saint-Germain-la-Gâtine, tout près de Chartres. On raconte que les bergers lui ont appris autant que ses microscopes. Le secret des champs maudits, c'est qu'on y enterrait les moutons morts, et que les vers de terre remontaient le mal à la surface. La grande démonstration publique du vaccin a eu lieu en 1881 près de Melun, à Pouilly-le-Fort. Mais les éleveurs beaucerons ont vu vacciner leurs bêtes la même année, à Barjouville, aux portes de Chartres.
| Époque | Qui l'on consultait au village | Dans la trousse ou le placard |
|---|---|---|
| Avant 1850 | Le rebouteux, la matrone, le berger, les saints guérisseurs. | Tisanes de simples (mauve, sureau), cataplasmes de farine de lin, sangsues. |
| 1850 – 1920 | L'officier de santé puis le médecin en cabriolet, l'herboriste, l'arracheur de dents. | Stéthoscope en bois de buis, ventouses en verre, teinture d'iode, quinine. |
| Après 1930 | Le médecin généraliste motorisé, le pharmacien de bourg. | Thermomètre au mercure, seringue en verre à bouillir, sulfamides puis pénicilline. |
Dans la sacoche en cuir : l'art d'emporter peu
On imagine assez bien la sacoche d'un médecin de campagne dans les années 1920 : cuir noir, fermoir en laiton, pas plus longue qu'un avant-bras. Le docteur partait parfois pour une journée entière de tournée, d'une commune à l'autre et par tous les temps. Il avait de quoi écouter, piquer, recoudre et endormir : un stéthoscope, quelques ampoules calées dans des passants de cuir, un carnet d'ordonnances, du fil, une pince, un flacon d'éther. Rien de plus, parce qu'il fallait porter cette sacoche à bout de bras du cabriolet jusqu'au lit du malade.
Cette économie parle tout de suite à ceux qui parcourent aujourd'hui la région par les chemins de Saint-Jacques ou par les circuits pour traverser la Beauce à vélo et à pied. Si vous découvrez le coin, nous avons aussi écrit une page sur la Maison de la Beauce et la plaine autour d'Orgères. Quand on marche trente kilomètres entre deux clochers ou qu'on pédale face au vent d'ouest, on fait vite l'erreur du débutant : remplir son sac « au cas où ». On prend la boîte entière de médicaments au lieu d'une plaquette découpée aux ciseaux, et le troisième pull qui ne sortira jamais du fond du sac.
Sur les chemins de plaine comme dans un bagage cabine à l'autre bout du monde, chaque kilo inutile se paie en fin d'après-midi, dans les épaules et sous la plante des pieds. Si vous préparez une itinérance de quelques jours ou un voyage plus lointain, lisez ces conseils concrets pour voyager léger. Vous y trouverez la règle du « pas de conditionnel », et une trousse de pharmacie réduite à quelques unidoses et pansements contre les ampoules. On sent que c'est écrit par quelqu'un qui a longtemps traîné des valises trop lourdes.
Hier comme aujourd'hui, la question des distances
L'exposition d'Orgères n'était pas qu'une affaire de folklore. Elle posait aussi la question des déserts médicaux. La France n'a jamais compté autant de médecins, et pourtant beaucoup de bourgs d'Eure-et-Loir et du Loiret se demandent comment faire venir un jeune généraliste quand l'ancien part à la retraite. Dans certaines mairies ou pharmacies, une cabine de téléconsultation a pris la place du cabriolet. Entre deux villages de trois cents habitants, avec six kilomètres de blé au milieu, il faut toujours compter le trajet.